Manecho

Série – Les Grands Entretiens ManEcho

Interview de Régis Dubourg, directeur général Chambres d’Agriculture France – APCA
9 juillet 2020

« L’image de l’agriculture, de sa territorialité, de son utilité, est sortie renforcée de cette crise. Le consommateur citoyen s’est rendu compte que ses achats sont directement liés aux emplois de ses voisins, à l’économie de sa région »

La crise a-t-elle affecté l’agriculture ?

Au début de la crise sanitaire, les craintes et les tensions n’ont pas empêché la chaîne d’approvisionnement agroalimentaire de fonctionner correctement, malgré des difficultés importantes dans les abattoirs, qui pèsent encore sur les filières viandes. Aussi, l’arrêt des déplacements professionnels, de toute vie sociale extérieure, du tourisme, la restriction des marchés de plein air, entre autres, ont eu de graves conséquences sur certaines filières. Les producteurs de fleurs, de plantes vertes, par exemple, ont dû jeter leurs marchandises. La bière, le vin, les produits spécifiques aux bars et à la restauration, comme certaines volailles, le canard, les fromages de qualité, ont enregistré de très fortes chutes de consommation. Les pommes de terre à frites, habituellement destinées aux cantines et à la restauration rapide, n’ont pu être écoulées. L’arrêt du tourisme local a fortement impacté notre réseau Bienvenue à la ferme, pour ceux qui sont engagés dans l’accueil sur site. Dans le sud, les exploitants de fruits et légumes ont connu, en pleine période de récolte, des difficultés de recrutement du fait des restrictions de circulation des personnes. Heureusement, les plateformes mises en place pour recueillir les candidatures des personnes confinées souhaitant travailler comme saisonniers, ont rencontré un beau succès. Même si seule une partie des volontaires, habitant près des lieux de travail, a bénéficié d’un contrat.

Avez-vous observé des changements de comportement chez les consommateurs ?

Il y a eu un rapprochement entre le consommateur et le citoyen. L’image de l’agriculture, de sa territorialité, de son utilité, est sortie renforcée de cette crise. On a constaté un boom de l’approvisionnement local. Les Français, avec une organisation de leur temps différente, ont été plus à même de regarder les produits, de les choisir et de les cuisiner – en témoigne les achats de produits de base et de machines à pain, par exemple. Le consommateur citoyen s’est rendu compte que ses achats sont directement liés aux emplois de ses voisins, à l’économie de sa région ; or, vivre au sein d’un environnement économiquement en bonne situation est nécessairement meilleur pour chacun, qu’il soit consommateur ou citoyen.

Le recentrage autour des produits français va-t-il perdurer ?

Le citoyen a découvert la qualité des approvisionnements locaux et aussi la praticité des livraisons à domicile. Mais la crise économique va mettre en tension cette pratique vertueuse avec la réalité du porte-monnaie du consommateur. Nous ne sommes pas dupes du fait que l’élan vers les produits de proximité va s’atténuer ; mais, et c’est souhaitable, il restera probablement à un niveau plus élevé qu’il n’était dans le passé, c’est-à-dire avant la crise.

Vous soulignez le rôle important qu’ont joué les distributeurs…

Pendant la crise, la distribution alimentaire s’est montrée courageuse, réactive, engagée. En lignes de caisse, en rayons. Ils ont tenu des métiers au contact avec les clients dans une atmosphère de crainte sanitaire. En outre, il a fallu rediriger sur le marché du retail les marchandises habituellement absorbées par les restaurants, les cantines, les collectivités. Tâche dont les distributeurs se sont efficacement acquittés. Pendant le confinement, les distributeurs ont aussi lancé des initiatives visant à augmenter l’agilité des magasins, même au sein des groupes intégrés. Plusieurs ont diffusé aux professionnels agricoles les coordonnées des directeurs de toutes leurs enseignes en France pour qu’on puisse trouver des solutions ensemble. Ils ont mis en place des processus de référencement raccourcis, en moins de 48 heures, pour accélérer l’approvisionnement en produits locaux. En quittant momentanément la guerre des prix, la distribution alimentaire n’a-t-elle pas redonné un peu de sens à son action ? Ce lien de proximité a de la valeur. C’est un facteur de différenciation pour les commerçants. Notons qu’il y a eu une conséquence inattendue de la crise : après les dons des restaurateurs, au début du confinement, les dons alimentaires de produits frais ont diminué. La tension sur les approvisionnements, qui a provoqué des ruptures, a conduit à une baisse des surplus alimentaires de la distribution. L’aide alimentaire, face à une demande liée à la précarité économique du fait de la crise, pourrait donc en pâtir.

Et maintenant ?

Les distributeurs vont devoir faire des choix. Ils peuvent se relancer dans une guerre des prix. Si c’est le cas, les consommateurs seront attirés dans cette spirale. Elle sera coûteuse pour les chaînes d’approvisionnement, pour les fournisseurs, et aussi pour l’environnement. Mais les acteurs de la distribution ont aussi la possibilité de s’engager, en même temps, dans la voie de la transition alimentaire, en misant sur le moyen et long terme, en rapprochant le consommateur du citoyen, en relocalisant certains de leurs approvisionnements, en laissant plus de marge de manœuvre à leurs directeurs de magasins. Trouver des solutions de pérennité dans les contrats locaux peut générer des sources de productivité, au regard des systèmes actuels de logistique, qui intègrent beaucoup de transport et de manipulation de produits… Ils peuvent investir sur les signaux donnés par les consommateurs pendant cette crise : avoir une attention aiguisée sur les produits plus simples, de proximité. Il y 450 000 exploitations agricoles en France face à peu de distributeurs, qui sont de véritables prescripteurs de la chaîne agro-alimentaire, à la charnière entre le citoyen et le consommateur. C’est pourquoi les distributeurs seront davantage interrogés sur la profondeur de leur politique RSE dans ces prochaines années, et ce malgré la crise économique. C’est une question stratégique, qui nécessite une reconsidération des leviers, comme l’organisation, le contrôle, le pilotage des activités, et la gestion des risques.

La Convention Citoyenne pour le Climat vient de rendre cent cinquante propositions dont certaines concernent l’agriculture. Qu’en pensez-vous ?

Chacun devra faire sa part pour amortir le choc du réchauffement climatique. Les citoyens ont travaillé, le politique a validé, les acteurs économiques doivent s’en saisir et confronter le souhaitable et le possible. Dans son volet « nourrir », la Convention Citoyenne a fait une large part à l’approvisionnement de proximité, et aborde notamment les commandes publiques. C’est un point que nous soutenons. Aujourd’hui, dans la plupart des cas, le poulet consommé dans un restaurant d’entreprise ou au sein d’une cantine scolaire n’est pas français. Il n’y a pas d’étiquetage, et aucun moyen pour le consommateur de faire levier sur le fournisseur, le prestataire ou son entreprise. Il faut donc qu’on puisse étiqueter aussi en restauration collective. Parallèlement, lorsqu’une école ou une collectivité organise un marché pour sa restauration collective, il lui est interdit de mettre la proximité comme critère d’appréciation des offres de ses fournisseurs. Car ce point est considéré comme une entrave à la concurrence au sein de l’Union européenne. Il faut donc revoir cet aspect-là. La Convention Citoyenne pose aussi la question des pesticides et celle de leur réduction d’ici 2025. La réduction de l’utilisation des produits phytosanitaire est déjà en marche. Les agriculteurs ne sont pas sourds aux attentes sociétales. Mais aujourd’hui, ils manquent de marges de manœuvre pour trouver les chemins d’une réduction qui ne mette pas en risque la qualité sanitaire de leurs productions et la stabilité économique de leur exploitation. Ces changements demandent des moyens de formation, d’investissement et d’accompagnement, souvent individuels. Réduire l’utilisation des phytosanitaires est un objectif ambitieux, qui doit faire consensus pour que tous les acteurs convergent.

La question ne doit-elle pas être posée à l’échelle européenne ?

Si, bien sûr. Les productions françaises doivent être soumises aux mêmes règles que celles de nos voisins. Les agriculteurs ont du mal à comprendre que parfois, en France, on exige plus que ce que demande l’Union européenne. Car les conséquences sur leur activité ne sont pas neutres : si un producteur espagnol, ou belge, peut utiliser un produit interdit chez nous et que l’exploitant français, lui, est contraint de recourir à davantage de main d’œuvre et d’équipements pour se passer de ce produit, alors le prix de revient de la récolte sera plus élevé. En matière de bien-être animal, autre question sociétale centrale, là aussi les règles doivent être identiques et l’étiquetage peut aider. On pense en particulier aux différentes conditions d’élevage des poules pondeuses, dont les œufs deviennent des ingrédients dans les produits transformés. Dans ces cas, il faut donc renforcer l’étiquetage sur l’origine des ingrédients puisqu’il conditionne la façon de s’approvisionner. Un transformateur qui veut stabiliser son étiquette, ses pots, ses emballages, ne peut pas changer tous les jours de fournisseurs. Il doit entretenir une relation durable avec son fournisseur. Par ailleurs, je pense qu’il faudrait continuer de tester un schéma qui limite les offres promotionnelles. Globalement, on ne mange pas plus quand il y a une promotion. La promo détruit donc de la valeur, rabaisse la concurrence entre les acteurs au seul critère du prix, alors que les enjeux, y compris pour les clients, ne portent pas seulement sur le tarif, mais sur l’économie locale ou le climat.

Que pensez-vous du bio ? Quels sont les leviers de développement ?

Les chambres sont très engagées dans la promotion de l’agriculture biologique et la conversion des exploitations. Avec Tech & Bio, par exemple, premier salon professionnel de ce type, elles font le lien entre le bio et les autres techniques alternatives. À titre personnel, je crois qu’un des leviers qui pourrait être plus fortement actionné, est celui de la recherche et des bonnes combinaisons de variétés, de rotations culturales avec des légumineuses, et de terroirs. En effet, si le bio optimise l’utilisation du rayonnement solaire, de l’eau et de l’air, notamment l’azote, le manque d’élevage dans certaines régions pénalise la fertilisation naturelle. Ces éléments sont à mettre en regard des rendements du bio en Europe, qui sont très inférieurs pour la plupart des cultures. S’il y a des raisons agronomique et d’intensification, il n’y en a aucune pour que les rendements futurs ne soient pas meilleurs qu’aujourd’hui. Si l’agriculture bio avait des rendements plus élevés, la question d’être capable de produire avec moins de pesticides se poserait différemment.

Allons-nous assister à un changement de style de vie ?

Il y a une véritable interrogation sur les mobilités et pas seulement sur l’avenir de la voiture. C’est une question clé pour la distribution. Si les gens prennent moins leur véhicule et privilégient des modes de mobilité douce, si les villes font des efforts pour fluidifier leur circulation, les grands hypers vont devoir faire de gros efforts pour motiver les clients de venir chez eux… Les observateurs s’interrogent également sur les pratiques alimentaires domestiques, la façon de cuisiner. Dans les circuits spécialisés et les circuits courts, le prix du panier peut baisser, pas seulement parce que les prix de chaque produit seraient plus bas, mais parce que le mix du panier n’est plus le même. Que va acheter un consommateur qui est en télétravail ? Des ingrédients pour préparer ses repas lui-même : de la farine, des œufs, des éléments de base… ou des plats préparés ?

Pendant le confinement, avez-vous mis en place des nouveaux outils ou des procédures inédites de travail qui vont perdurer ?

Comme tout le monde, les équipes ont travaillé à distance. L’attitude générale a été impressionnante de disponibilité, de créativité et de réactivité. Les retours des agriculteurs et des collectivités, clients des chambres d’agriculture, sont positifs. Nous avions l’atout d’avoir validé notre stratégie 2019-2025. Cela nous a aidés à décider et actionner plus vite les bons leviers pour faire face à la crise. Nous avons rationalisé, digitalisé et professionnalisé notre information, et nous continuerons dans ce sens. Grâce aux réseaux sociaux, aux sites Internet, aux Extranets, nous avons amélioré notre communication envers les agriculteurs et les collectivités locales. Pendant le confinement, les équipes ont notamment aidé les exploitants, à distance, à remplir les déclarations de demandes d’aides de la PAC. C’est un sujet complexe, qui exige une véritable technicité. Habituellement, ces rendez-vous se faisaient dans les locaux des chambres d’agriculture (ou des autres prestataires de services). Certains agriculteurs souhaitent que nous continuions à procéder à distance, car ils y ont gagné en temps et en efficacité. De même, les conseillers, qui ne pouvaient pas rencontrer physiquement les agriculteurs ou partager un même véhicule, ont fait des tours de plaine, seuls, ont pris des photos et annoté leurs observations, qu’ils ont ensuite envoyées aux exploitants. Ils ont pu alors les analyser, ensemble, afin de décider d’éventuels traitements et initier, en quelque sorte, une « télémédecine » des plantes ! De la même façon, si nous allons évidemment reprendre les réunions en présentiel – essentielles pour la créativité et la convivialité – nous garderons en alternance les visioconférences, qui s’avèrent très efficaces pour aligner les équipes et suivre l’avancement des projets.

Et en matière de communication vers l’extérieur ?

Jusqu’à présent, nous nous adressions principalement au monde agricole et aux collectivités locales. En complément de cette communication corporate, ce sont habituellement les présidents et les principaux élus des chambres qui prennent la parole. Ces dernières années, nous avons renforcé notre communication liée à nos prestations de services afin de clarifier notre offre, via une segmentation de nos clients en déployant trois marques commerciales et de services : PROAGRI, TERRALTO et Bienvenue à la ferme. Dès les prochains mois, nous projetons la formation d’élus, mais aussi de collaborateurs et d’agriculteurs identifiés, dans l’objectif de mener une communication positive de proximité plus large. Nous pourrions ainsi contribuer à améliorer la relation, dans les territoires, avec des publics non agricoles.

Avez-vous de nouveaux projets ?

Avant la crise, nous avions pris l’initiative de créer une société destinée à accompagner et animer des magasins alimentaires en circuit court et de petite taille, jusqu’à 400 m2, sous la marque Bienvenue à la ferme. Nous avons lancé un pré-pilote, près de Caen, qui fonctionne maintenant depuis quatre ans. D’autres surfaces, en phase pilote, ont ouvert en 2019 dans le Finistère et dans l’Eure : aujourd’hui, l’ensemble de ces projets nous donnent confiance dans notre modèle en affiliation, qu’il s’agisse des magasins eux-mêmes, situés en zone urbaine ou périurbaine, du sourcing, de l’animation et du positionnement prix. Nous bouclons actuellement notre tour de table. Le potentiel porterait rapidement sur plusieurs dizaines de magasins, avec des ouvertures déjà programmées fin 2020 et début 2021.

©Chambres d’Agriculture France – APCA