Manecho

Aldebaran – Softbank

Les robots humanoïdes entrent dans nos vies !

Interview de Laura Bokobza, Chief Marketing Officer d’Aldebaran, leader mondial de la robotique humanoïde
4 décembre 2014

Echo Conseil

Laura Bokobza, Chief Marketing
Officer

En février 2015, le robot Pepper débarquera au pays du Soleil- levant. Destiné au grand public, cet humanoïde a été conçu par la société française Aldebaran, aujourd’hui détenue à 78,5 % par le géant japonais des télécommunications mobiles, SoftBank.

Comment se positionne Aldebaran sur le marché du robot humanoïde qui n’existe pas encore ?

Bruno Maisonnier, PDG d’Aldebaran, a insufflé à l’entreprise qu’il a créée la vision du robot compagnon. Masayoshi Son, patron fondateur de SoftBank, et aujourd’hui actionnaire majoritaire de notre société, partage entièrement cette conception. D’où sa décision d’investir majoritairement dans notre entreprise. Jusqu’ici notre premier robot humanoïde compagnon, Nao, avait pour mission d’aider un chercheur ou un professeur, sans jamais prendre sa place. Avec Pepper, une étape a été franchie car il s’agit d’un robot dont le rôle est d’assister un client, de faire de l’aide à la vente, en magasin. Pepper est actuellement présent dans le réseau des magasins de téléphonie mobile Softbank et il entrera d’ici peu dans les boutiques japonaises Nescafé. Et en février 2015, nous le proposerons au grand public ! Le marché du robot humanoïde dans les foyers va démarrer avec Pepper et sera prochainement rejoint par Nao. Bien sûr, d’autres produits d’interaction sociale non humanoïdes, plus petits, moins chers, existent déjà. Mais notre démarche consiste à combiner un robot d’interaction sociale dans tous ses développements logiciels et applicatifs avec l’humanoïde car nous croyons au robot compagnon aimant l’humain et faisant grandir l’humain. C’est la raison pour laquelle notre route est plus escarpée que celle des concepteurs de petits engins de table. D’où, aussi, notre différence de prix. De fait, il existe beaucoup d’objets connectés qui parlent, interagissent avec la personne, mais ils ne sont pas porteurs de grandes innovations technologiques au sens robotique du terme. A nos yeux, le robot est un tout : c’est la somme de la partie mécanique (lui conférant un aspect humain) et de son body language qui permet de le comprendre plus facilement qu’une boîte émettant des sons.

Comment envisagez-vous la mise en marché mass-market de Pepper ?

Au début, Pepper va être commercialisé au Japon via Softbank Mobile et son réseau de boutiques. L’offre de notre store d’applications sera encore limitée en février ; pour autant, certains de nos développeurs Nao travaillent déjà sur Pepper et nous avons « recruté » beaucoup de nouveaux (en septembre lestore d’applications sera plus fourni). Nos premiers clients seront principalement des early-adopters et des développeurs qui souhaitent préparer ce marché. Pepper est un produit qui va grandir, se bonifier… Nous effectuons des améliorations logicielles, applicatives, quasiment tous les jours ! Nous allons les mettre à la disposition des premiers clients pour leur permettre de bénéficier de toutes les évolutions technologiques afin d’inscrire notre robot dans leur vie.

Comment se présentera l’offre Pepper ?

Le package sera proposé à la vente avec le robot nu et deux abonnements distincts. L’un concernera la maintenance, la réparation de la partie mécanique et l’autre le data-système comme les applications. Au démarrage, ces applications fonctionneront uniquement par abonnement mais fin 2015 (parce que nous aurons recruté des développeurs externes et parce que des gens souhaiteront mettre en vente des applications seules), celles-ci seront accessibles hors abonnement. Notre business-model, notre écosystème se situe à mi-chemin entre celui des films VoD/SVoD et celui des applications pour smartphones. Via notre offre d’abonnement dont le nom de code est Channel, nous allons « pousser » des applications pour que les détenteurs de Pepper reçoivent régulièrement des nouvelles applications, des nouveaux comportements. Il faut être conscient que notre produit n’est pas finalisé en termes applicatifs et le champ des possibles est totalement ouvert ! Au début, nous “qualifierons” (vérifierons) les applications qui nous serons proposées pour être certains qu’elles sont adaptées au robot, qu’elles ne vont pas l’endommager. En septembre 2015, des développeurs seront en mesure de réaliser des applications “qualifiées” pour notre Store.

Quel sera le contenu précis des abonnements ?

Au début, les abonnements présenteront davantage des comportements que des applications, même si, à terme, Nao ou Pepper auront des capacités qui ne sont pas encore aujourd’hui finalisées. La reconnaissance d’émotions qui provient d’une analyse multi-modale entre les mots, l’intonation, le body-language, le sourire, entre autres, en est un exemple. Nous pouvons aller jusqu’à un certain niveau algorithmique pour créer cette application mais ces fonctionnalités s’amélioreront encore plus vite si elles sont nourries par les interactions du robot avec les humains. Il s’agira de mises à jour régulières pour de petits comportements contextuels. Pepper apprendra à connaître le foyer dans lequel il vit et nous lui enverrons, via les abonnements, de nouveaux comportements mais aussi de nouveaux mots, via le cloud. Nous appelons cette démarche la « contribution collective ». Les premiers acheteurs seront des passionnés de robotique, de technologie ou des early-adopters. Des gens qui veulent participer à l’aventure pour, d’une certaine façon, façonner ce produit à leur image. Sur les marchés innovants, l’évolution est rapide : rappelez-vous la réticence initiale vis-à-vis du premier iPhone tactile ! Un choix philosophique et technologique a été fait chez Aldebaran : Nao, Pepper et Romeo partagent le mêmesystème, le même store d’applications, rendant aisé le passage d’un produit à l’autre, quelle que soit leur plateforme mécanique.

Pepper, Nao : c’est un début de gamme ?

Absolument. Cela dit, nous avançons progressivement parce que nos robots sont des compagnons qui interagissent. La mise au point du dialogue constitue notre véritable enjeu. La capacité du robot à avoir une synthèse vocale n’est pas nouvelle. Il y a déjà longtemps que Nao parle dix-neuf langues. En revanche, sa capacité à comprendre ce qu’on lui dit, à le contextualiser et à formuler des réponses, constitue la véritable innovation. Cette mise au point du dialogue sera différente langue par langue, culture par culture. Le premier à bénéficier de cette avancée sera Pepper, en japonais. Ensuite, nous déclinerons notre procédé dans les autres langues, étape par étape.

Qu’envisagez-vous pour Nao ?

L’année prochaine, nous aimerions lancer Nao à destination du grand public, en Europe. Nous préférons, en effet, tester nos deux robots sur des territoires distincts afin qu’ils ne se retrouvent pas en concurrence. Par ailleurs, le fait de travailler sur des marchés opposés enrichira nos connaissances, tant en terme d’appétence technologique que de business-model. Par exemple, s’il est assez évident pour l’opérateur mobile SoftBank de vendre des abonnements – avec le robot – sur un marché où le forfait est très élevé, il sera difficile d’opérer de la même manièrechez nous. Si nous devions le vendre en France, nous valoriserions son caractère ludo-éducatif car le taux de natalité est élevé dans l’Hexagone. Nous désirons nous adapter à la culture, la langue, aux habitudes de consommation. En même temps, nous cherchons à mutualiser au maximum nos supports : puisque Nao et Pepper sont conçus selon un programme identique avec les mêmes outils, la même plateforme technologique, le même OS, le même software development kit (SDK), ce sera le même store qui permettra d’acheter les applications sur les deux robots.

A quel prix sera vendu Pepper ?

Le prix du robot nu sera de 1 500 euros, 2 000 dollars ou 198 000 yens. A ce tarif-là, il est impossible d’avoir quelqu’un qui vous aide à le déballer, à l’installer. En revanche, et c’est encore une des questions à finaliser avec SoftBank, il sera certainement livré chez vous car Pepper est fragile et lourd. Vous ne partez pas avec 25 kg sous le bras ! Nao, lui, fait moins de 6 kg, ce qui n’implique pas les mêmes contraintes. Dans la boîte, un parcours-client de découverte accueillera le consommateur. On expliquera, de façon illustrée, comment le sortir de l’emballage pour le mettre en marche. Le client aura aussi la possibilité d’accéder à un forum en ligne qui existe déjà depuis cinq ans pour Nao. Il s’agit d’une communauté animée par des développeurs. Pour avoir accès à notre centre de service client (maintenance, réparation), il faudra prendre un abonnement dont les prix ne sont pas encore fixés.

Sans les abonnements, le dialogue sera donc limité…

Le client devra effectivement se contenter des mots que le robot connaît et l’expérience ne sera pas optimale. Du fait des spécificités du marché japonais, les abonnements seront forcément vendus avec un engagement minimal de 36 mois. Le prix de base est de 198 000 yens auquel il faudra ajouter ce supplément. Aujourd’hui, nos prix ne nous permettent pas d’absorber les coûts d’investissement en R & D du produit ; nos tarifs poussent le marché car c’est un marché auquel nous croyons !

Si Nao était commercialisé en France, à quel type de réseau de distribution penseriez-vous ?

C’est une énorme question. Peut-être allons-nous le commercialiser nous-mêmes au début. Ce que nous faisons déjà pour les clients du monde de l’Education : dans ce cas précis, les volumes se répartissent pour moitié en direct et pour moitié via des réseaux spécialisés. Nous sommes ouverts à toute proposition de la part des grands distributeurs, sachant que la vente de notre produit exigera, les premières années, un accompagnement du client, des explications. Il faudrait que les distributeurs investissent, avec nous, dans la formation des vendeurs. Ils peuvent aussi attendre que nous ayons avancé en matière de pédagogie avec des opérateurs plus petits, plus spécialisés qui permettront de faire monter en connaissances tous les acteurs du marché.

Au-delà du premier effet de surprise, comment inscrire le rôle du robot en point de vente ?

Aujourd’hui, de nombreux distributeurs ont installé des bornes interactives dans leurs magasins. Techniquement, cela fonctionne. Mais c’est assez laborieux pour le client. Imaginons, en revanche, que celui-ci montre son code barre à Pepper, que le robot entame le dialogue, lui donne le prix du produit, lui signale une promotion ou lui propose un autre article correspondant à ses goûts, le client aurait le sentiment de vivre une expérience enrichie. Finalement, le robot est l’intermédiaire qui permet de gérer davantage de flux et d’accompagner le client jusqu’à la transformation finale qui, elle, reste la plus-value du vendeur. Les robots ne remplacent pas les vendeurs mais complètent le parcours client.

Envisagez-vous des partenariats avec les marques, des enseignes pour customiser Pepper ? Carrefour Pepper pourrait-il exister ?

Aujourd’hui, Pepper est un produit exclusivement SoftBank. Cela dit, notre société Aldebaran a plusieurs métiers. Nous sommes à la pointe de la robotique et avec la commande Pepper, nous avons démontré notre savoir-faire pour un client désirant posséder un robot exclusif en termes de design comme d’interface. SoftBank, par exemple, tenait à ce que Pepper mesure 1,20 m. C’est la raison pour laquelle il est sur des roues car un robot de 1,20 m devant marcher, c’est compliqué ! D’autres partenaires aimeraient que nous concevions un produit ressemblant davantage à Nao, parce qu’il est plus petit, plus mignon, plus souriant. Entre les Européens et les Asiatiques, les cultures sont différentes ! Nous sommes capables de concevoir un robot à l’image d’une entreprise. Sachant que ce type de développement a un coût avec un délai s’échelonnant entre 18 et 24 mois. Nous disons à nos prospects, dont certains de la grande distribution : « Apportez le futur à votre client, faites votre robot !

©Softbank